Société des amis de
Bussy-Rabutin
Les Emblèmes du Château de Bussy
Roger de Rabutin,
comte de Bussy
Roger de Rabutin
et son siécle
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mis à jour au 5/18/03
par gerard@azurline.com



UN BEL-ESPRIT, AMI DU COMTE DE BUSSY.

Armand de Gramont, comte de Guiche.

En étudiant le XVIIe siècle on constate avec étonnement que tous les personnages sont singuliers pour ne pas dire extravagants. On rencontre rarement quelqu'un que l'on pourrait qualifier de normal. Dans ce siècle tout est excessif, exagéré, en bien ou en mal, par les excès ou par les carences. Tout est en noir ou en blanc, en trop ou en moins. Cela correspond bien à l'époque baroque.
Sans tomber dans l'anachronisme on peut supposer que l'homme n'a pas pu changer autant en trois cens ans. Les hommes de l'antiquité classique ressemblent d'avantage à nous que ceux du grand siècle. Force est donc de constater que le style baroque fait forcer le trait aux biographes de ce temps. Si nous voulons comprendre nos tumultueux prédécesseurs il est bon de modérer les propos des gens de plume qui semblent manier cet instrument avec autant d'impétuosité que le fleuret.
Quand on acquière une meilleure connaissance d'un "grand libertin" on découvre avec plaisir que "l'homme" et même "l'honnête homme" se cache bien souvent sous le personnage excessif. Réciproquement certains personnages très romancés comme d'Artagnan ou Cyrano de Bergerac doivent être rédimensionnés.
Le comte de Guiche est un cas emblématique. "Sodomiste distingué" comme sont père, "brûlant la chandelle par les deux bouts" en se débauchant avec les femmes aussi bien qu'avec les hommes, léger, futile, ne réussissant à émerger que grâce à la protection de son père, etc., il semble affligé par tous les vices. Sans prétendre en faire un saint et sans détenir une nouvelle vérité nous allons essayer d'établir une biographie qui corresponde d'avantage au rôle qu'il à joué et aux missions qu'il a rempli.

Guy-Armand de Gramont est né en 1638. Il était le fils du maréchal de Gramont et neveu du comte de Gramont. Il était très beau et sa beauté efféminée donnait la certitude à ses contemporains sur ses "goûts". Bussy Rabutin dans l'Histoire amoureuse des Gaules le décrit ainsi, sous le nom de Trimalet : Trimalet avait des grands yeux noirs, le nez bien fait, la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint admirable, le front grand et la taille belle. Il avait de l'esprit. Il était moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi et sans amitié. Il était maître de camp du régiment de la garde gauloise, conjointement avec le maréchal son père.

Il fut le grand ami de Manicamp, que Bussy, à bon escient, appelle dans son roman Giton, en référence au personnage du Satyricon que se partageaient deux amis. Une chanson du temps -les chansons n'étaient jamais en reste pour se moquer- dit qu'avec les femmes il ne faisait que "patrouiller".

Dans l'Histoire amoureuse des Gaules, Bussy nous raconte l'aventure qu'il eut avec la comtesse d'Olonne qu'il disputait à son oncle Philibert, chevalier de Gramont. Dans cette histoire, où l'on raconte la conquête qu'il fit de la belle, il est question de ses assauts amoureux. Ce n'est qu'à la troisième tentative, après deux défaillances physiques, qu'il put emporter "la place".
En 1658, Armand de Gramont épousa Mlle de Béthune mais cela ne l'assagit point. Pendant le séjour de la cour à Lyon, un jour de décembre 1658, au cours d'un bal masqué chez Mme de Villeroi, Guiche, faisant mine de ne pas connaître les gens, "tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna des grands coups de pied au cul", dit Mlle de Montpensier. Elle n'osa rien dire, ajoute-t-elle, car elle savait que "Monsieur trouvait tout bon du comte de Guiche". Peu après ce bal, et sans doute à cause du scandale qu'avait fait sa conduite, Guiche regagna Paris, "d'où l'on me manda, dit Mademoiselle, qu'il faisait le galant de Mme d'Olonne", et que "Marsillac était aussi un des adorateurs" de la dame.
Il est vrai que le comte de Guiche n'avait à cette époque, nous sommes en 1658, que vingt ans.

En 1659, à 21 ans, il fut mêlé à l'aventure de Roissy qui fit beaucoup de bruit. Tout n'est pas clair de ce qui s'est passé dans cette "débauche de Roissy" qui dura plusieurs jours. Cette réunion avait été organisée par le duc de Vivonne, Louis Victor de Rochechouart-Mortemart, le frère de Mme de Montespan. Les autres participants étaient : Bernard de Longueval, comte de Manicamp, l'ami de Guiche ; Philippe Mancini, duc de Nevers, neveu de Mazarin ; Le Camus, aumônier du roi ; Bussy ; et enfin un très jeune homme, Cavois, lieutenant des Gardes. Le Camus, semble-t-il, aurait précipité son départ, craignant que la mauvaise réputation de Guiche et de Manicamp fasse dire dans le monde "qu'il s'était passé entre eux d'étranges choses". Ce dont il furent accusés, en tout cas, fut d'avoir " ait gras" en Carême. Ce qui est sur c'est que, malgré cette accusation générique, la "débauche de Roissy" valu de nombreux ennuis à tous ses participants. Mais les erreurs de jeunesse ne se limitèrent pas à cela. Il fut le favori de Monsieur, frère du roi, et Primi Visconti nous dit qu'il avait ruiné sa santé par la pratique du "vice italien au service des plaisir de Monsieur". Il fut au premier titre, favori de Monsieur et, au second, bien aimé de Madame, ce qui finit par brouiller les deux hommes. On dit aussi qu'il était pervers. Par deux fois il s'attira les foudres de Louis XIV. En 1662 il compromit Madame, au point que le roi l'envoya à l'étranger. La duchesse D'Orléans qui ne l'aimait pas trop en profita pour le congédier.

Après un bref exil en Angleterre, Guiche gagnait avec son frère Louvigny la Cour de Marie de Gonzague, à Varsovie, le 4 Novembre 1663, et rejoignit les troupes de Jean-Casimir engagées contre les Russes à propos de l'Ukraine. Il était de retour à la Cour réunie à Fontainebleau au début juin 1664, Louis XIV l'ayant autorisé à rentrer à condition d'éviter Madame. La passion fut plus forte. Il ne se contenta pas de la revoir. Avec Olympe Mancini et le marquis de Vardes, proches de Madame, Guiche avait participé à des intrigues pour discréditer la favorite du roi. À l'instigation du marquis de Vardes, on prépara une fausse lettre, la fameuse "lettre espagnole", qui devait révéler à la Reine les amours de La Vallière et de son royal époux. Vardes, démasqué, trompa indignement son ami Guiche en le dénonçant. De plus la comtesse de Soissons, la Mazarine, révélait au roi le reste de la correspondance, fort compromettante, de Madame et Guiche qui méprisait le roi : "Si je pouvais tenir ce fanfaron en plaine campagne en tête-à-tête, je lui ferais bien plier les voiles". Et il y avait pire car le comte était intervenu dans l'affaire de Dunkerque, suggérant à Madame d'empêcher la vente à la France par son frère, Charles II d'Angleterre, d'une ville où elle pourrait trouver refuge à l'occasion : "Votre timide beau-frère n'est qu'un fanfaron et un avare. Quand une fois vous serez dans Dunkerque, nous lui ferons faire, le bâton haut, tout ce que nous voudrons". Madame essaya de sauver Guiche en révélant au roi l'affaire de la "lettre espagnole" Louis XIV contraignit Guiche à rédiger une confession et lui interdit de se présenter à la Cour. Cette fois il fut envoyé en Hollande. François-René du Bec Crespin, marquis de Vardes était lui-aussi un grand séducteur, ami et rival de Guiche. Il sera comme Bussy, accusé d'avoir dit du mal de la reine mère dans son roman, embastillé et exilé, dans le même temps et presque aussi longtemps. Bussy d'ailleurs en parle très peu bien qu'il le connaisse bien. Le secrétaire de Vardes, Corbinelli était un "honnête homme" très discret. D'origine italienne, sans noblesse, il sut élever sa situation. Il devint le confident et peut-être l'ami de Mme de Sévigné. En même temps que la correspondance avec sa cousine, Bussy maintiendra des échanges épistolaires avec lui. Le maréchal de Gramont préféra éloigner son fils dans les Provinces-Unies où la guerre navale avec l'Angleterre était imminente. Guy-Armand de Gramont, comte de Guiche quitta donc Paris le 7 avril 1665 "pour aller en Hollande" où le comte d'Estrades, ambassadeur de France à La Haye, annonçait son arrivée le 30 avril : "Mr. le comte de Guiche est arrivé, il m'est venu voir le mesme jour. Il vit icy avec bien de retenüe et de l'honestété. Je l'ay mené chez Madame la princesse d'Orange et chez Monsr le prince d'Orange qui l'ont fort bien receu. Il s'en va demain au Tessel voir la flotte des Messrs les Estats. Il sera cinq ou six jours dans son voyage". Hugues de Lionne, qui annonçait l'arrivée du comte dans une lettre du 19-21 avril confiée à un sr Dupilon, le recommandait chaudement, le 1er mai, au comte d'Estrades, comme s'il s'était agi de son "propre filz aisné". D'Estrade savait que cet homme déluré était aussi un libertin érudit : "M. le comte de Guiche frequante fort les sçavants. Mrs Votius et Huygens luy tiennent bonne compagnie ; il doit aller à Leyde voir l'Académie ; il est en prié par les plus illustres de cette compagnie". C'était encore un cavalier intrépide comme il l'avait prouvé en Pologne. Dès novembre 1665, il fait partie de l'expédition française envoyée pour contrecarrer la menace que faisait peser sur les Provinces-Unies "l'armée de l'Evêque (de Munster) sur le bord de l'Issel". Les autorités néerlandaises lui avaient proposé, par l'intermédiaire du président du Geommitterde Raaden (Conseillers-députés), de lever des troupes en France avant de se résoudre à les recruter sur place.

Guiche se mit au service de Turenne dont les hommes attendaient de Castel Rodrigo la liberté de passage dans les Pays-Bas espagnols et finirent par prendre position sur l'Issel. Le mouvement des troupes des États commença le 10 novembre et les coalisés passèrent l'Issel début décembre pour attaquer victorieusement Lochen le 25 décembre, occupant en trois semaines le pays de l'Evêque. Laissant l'armée établie dans ses quartiers d'hiver, Guiche rencontrait à Clèves l'Electeur de Brandebourg avant de regagner La Haye où d'Estrades persuadait le Grand Pensionnaire Jean de Witt "de satisfaire" les exigences de l'Electeur pour éviter des retournements d'alliance préjudiciables aux Provinces-Unies. "La Ligue étant signée entre les Rois de France & de Dannemarck, l'Electeur & les Provinces-Unies", l'Evêque de Munster fut contraint de signer la paix. Comme la guerre menaçait sur mer, Guiche décidait "de se mettre sur la flotte" malgré son désir de reprendre du service pour la couronne de Pologne menacée par Lubomirski qui " enoit d'obliger la Diette de se rompre". Louis XIV avait tranché : la guerre ayant été déclarée à l'Angleterre le 17 janvier 1666, Guiche servirait dans l'armée navale de Tromp et Ruyter. Il s'embarqua au Tessel, avec le prince de Monaco son beau-frère, sur un vaisseau commandé par Otton de Treslon. Les quatre-vingts cinq vaisseaux de guerre de la flotte des États firent mouvement début juin. Guiche nous a laissé un récit vivant du choc naval où il faillit perdre la vie le 10 juin sur un navire en feu, le bras gauche coincé par un câble : il réussit à gagner le navire du beau-frère de Ruyter, reprit le combat dans "la batterie d'en bas", avant de gagner le navire amiral de Ruyter le 12 juin. Les néerlandais avaient remporté leur première victoire le vendredi 11 après "avoir combattu depuis une heure après-midi jusqu'à dix heures du soir" et parachevèrent leur suprématie le 14 malgré des "Vapeurs effroïables".

Le 15, la flotte regagnait "l'entrée du canal de Flessingue" avec un Guiche méditant : "je me retirai en Hollande, dépouillé de tous les Biens de la Fortune, & pouvant dire comme le Philosophe cinique, que je n'étois revétu que du Manteau de la Philosophie. Quand je fut arrivé à La Haye, j'attirais la curiosité de mes amis, & mes accidents celle de presque tout le monde". Il écrivait aussitôt au duc de Gramont que la victoire néerlandaise n'avait pas été aussi décisive que le laissait entendre J. de Witt : la menace anglaise restait donc entière. C'est elle qui avait conduit van des Enden à écrire au Grand Pensionnaire en février et mars 1665 par l'intermédiaire de Van Boetselaer, président des Gecommitterde Raaden de Hollande. Le docteur van den Enden sollicitait en effet un entretien pour lui faire connaître "travaux pour encourager et exhorter la victoire sur les anglais" - probablement les Vrye politijke stellingen - qu'il avait préséntés aux ëcommissaires "hollandais" sous le sceau du secret", ainsi que ses inventions techniques pour la guerre navale offensive. Une lettre du début 1667, accompagnée de documents (A et B), revenait sur la construction de bateaux béliers insubmersibles, vaisseaux "à trois ponts ou tillars" armés de catapultes projetant des grenades à gaz inventées par un chimiste, le docteur Petrus Herbers, ami de van den Enden. Cíest ce technicien averti, homme de Laboratoire et alchimiste, poète, dramaturge, et metteur en scène, maître ès Sciences et Belles-Lettres, pédagogue efficace de l'enseignement des langues et de la philosophie, agent secret et théoricien politique, praticien partisan d'une médecine iatrochimique, lucianiste éclatant d'un libertinage militant, que rencontre le comte de Guiche probablement entre mai et novembre 1665, puis entre juin 1666 et juillet 1667. Guiche connaissait Latréaumont, fougueux cavalier pro-Mazarin parti à l'assaut de Quilleboeuf (13 février 1649) avec le comte d'Harcourt et dans la compagnie de Roncherolles ; membre actif comme agent du maréchal d'Hocquincourt, au service de l'Espagne, dans la Guerre des Sabotiers et la Révolte des Gentilhommes en 1657-1658(6) ; puis en 1659, après la mort du maréchal à la bataille des Dunes (14 juin 58), agent du comte de Harcourt. Comme Chalon de Maigremont a pris part avec Latréaumont aux révoltes de Normandie, son témoignage, attestant la présence de son frère auprès de van den Enden en 1666-1667, nous permet de déduire que c'est cet élève de van den Enden depuis 1645 qui a introduit Latréaumont dans le cercle libertin du maître de Spinoza. Par suite, Latréaumont a fait connaître l'alchimiste van den Enden au comte de Guiche. Les discussions allaient bon train sur les ambitions politiques de van den Enden en Hollande et, en l'absence du comte, sur celles de Latréaumont en Normandie : "Ils avaient souvent parlé ensemble, selon van den Enden, des moyens d'établir une république en Hollande ; M. le comte de Guiche était souvent présent à leurs entretiens, qui ne regardaient jamais rien contre les interêts de la France tant que M. de Guiche y était présent, mais bien la Tréaumont en particulier, lui montrant la carte de la Normandie, lui disait que le faible de ce côté-là était à Quilleboeuf"...

Comme on peut voir Guiche et Saint-Evremont " fréquenter les mêmes personnes et les mêmes milieux ", il serait tentant de supposer une rencontre de l'ami du maréchal de Gramont avec van den Enden. Guiche a sans doute rencontré Saint-Evremont à La Haye après juin 1666. En effet Saint-Evremond, exilé depuis pendant près de quatre ans en Angleterre, avait gagné la capitale des États en décembre 1665, période de l'engagement du comte dans l'affaire de l'Evêque de Munster. Nous savons par Desmaizeaux que "parmi les Savants et les Philosophes (Mr. de Saint-Evremond) voyoit quelquefois Mr. Heinsius, Mr Vossius...". Il rencontrait des exilés français comme Gourville, des responsables politiques néerlandais et de nombreux diplomates étrangers. Celui qu'on soupçonnait d'être un agent anglais se consolait "d'achever sa vie dans la liberté d'une République où il n'y a rien à espérer...".

Notant qu'en Hollande "les maisons sont plus libres qu'en France, aux temps destinez à la société ", il nous a raconté avec piquant l'équipée-défilé de mode de la Vallière, du comte de Guiche et de son frère, Mr de Louvigny, sur le Verraut "lieu destiné pour la promenade à La Haye". Nous n'avons malheureusement pas de témoignages directs du comte de Guiche sur toutes ses rencontres savantes, et surtout sur ses entretiens avec Latréaumont et van den Enden. Rien n'apparaît dans ses Mémoires commencés en 1666 et qu'il acheva "après une très longue interruption" en 1669, hors un passage qui se fait peut-être l'écho de ses conversations politiques avec van den Enden : "Il est encore bon d'ajouter, que les États, pour prospérer & pour se maintenir, doivent être gouvernez suivant leur Constitutions. Les Républiques ne peuvent être heureuses, si elles ne sont tout-à-fait libres ; & les Partis et les Caballes sont des instruments infaillibles de leur Destruction. Les Monarchies doivent être absolues, quand elles sont reconnues pour despotiques. Mais tous les Gouvernements mixtes sont obligés de maintenir l'État dans la Liberté de connoître, de proposer & d'admettre, comme les Princes dans celle de décider, selon l'Etendue de leurs Fonctions." La plume de Guiche, bien introduit auprès des politiques, est celle d'un mémorialiste précis dans son descriptif politico-militaire et perspicace dans son narratif diplomatico-politique des Provinces-Unies. On sent un homme d'action décidé, prompt à saisir l'occasion et capable d'évaluer en stratège, avec une extraordinaire acuité, les rapports de force. Il perçoit aussi bien la tension grandissante entre le parti de J de Witt et celui de la Maison d'Orange dont il pressent l'affrontement inévitable, que les fluctuations diplomatiques des puissances européennes. Pendant que "l'on radouboit la Flotte des États", Guiche va voir l'Electeur de Brandebourg à Clèves. L'expédition de Robert Holmes ravageant, en août 1666, 160 navires néerlandais dans la rade de Flie, confirmait ses vues sur la combativité anglaise. Mais le raid meurtrier lancé le 18 juin 1667 par Ruyter et Cornelis de Witt sur la Tamise et le Medway contraignait les Anglais à négocier. La paix est signée à Breda le 31 juillet 1667. C'est dans cette ville, qu'il a gagnée après une cure à Aix-la-Chapelle, que Guiche reçoit l'autorisation royale de rentrer en France, avec une interdiction de se présenter à la Cour. Il rejoint donc Paris en juillet et gagne Bidache en août avec le maréchal de Gramont, puis se rend à Bagnères-de-Bigorre pour une cure avec le comte de Toulongeon, son oncle. À partir de décembre 1667, le comte deviendra pour quatre ans gouverneur de Béarn et de Basse-Navare où il jouera un rôle politique modérateur que nous serons tentés de placer sous l'influence des Libres thèses politiques exposées par van den Enden en Hollande. Il arbitre ainsi un violent conflit entre la municipalité de Bayonne et Antoine-Roger de La Salle, baron de St-Pée, lieutenant du Roi en juin 1669 et mai 1670. Il se heurte pourtant à Pau, fin 1669, au Parlement de Navarre qui adresse au Roi un Cahier de plaintes de 10 articles critiques contre Guiche, avec 8 articles contre les États et 11 contre les Réformés, que le comte réfute avec un Contre-cahier, n'hésitant pas à défendre courageusement les Protestants. Louis XVI trancha l'affaire par l'arrêt du 15 septembre 1670 autorisant Guiche à arbitrer les conflits religieux avec l'aide de l'intendant d'Aguesseau. Guiche fit enfermer le même mois Roure, chef des rebelles du Vivarais. Il apaise enfin des mouvements de révolte chez les Basques réfractaires aux ordonnances royales (1668 et 1670) créant l'inscription maritime, et obtient en en janvier 1671 l'amnistie pour les mutins du Labourd, etc. Guiche avait entre-temps, achevé ses Mémoires (1669) qu'il avait rédigés en grec. Finalement autorisé à paraître à la Cour, il se présenta le 28 juin 1671 au Roi à St Germain : "Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes" notait déjà Madame de Sévigné le 7 octobre. Van den Enden avait lui-même gagné Paris "à la Saint-Jean díété ", le 21 juin 1671, ouvrant une école latine à Picpus, l'Hôtel des Muses. Van den Enden et Guiche se sont retrouvés entre octobre 1671 et fin avril 1672, date de départ du comte dans l'armée de Condé lancée contre les Provinces-Unies : "a dit - témoignera van den Enden dans le Procès Rohan - qu'il y eut trois ans à la Saint-Jean dernière qu'il vint en France par la persuasion de plusieurs personnes de qualité qui l'allaient souvent visiter en Hollande, où il demeurait, qui lui disaient que son beau talent ne devait pas être enseveli en un si petit espace que la Hollande, et qu'il devait venir en France ; il avait contacté amitié en Hollande avec la Tréaumont ; il lui avait appris un miracle de nature, de faire changer le plomb en or et en argent...étant venu en France, il chercha Latréaumont ; le comte de Guiche lui dit qu'il se trouverait chez M. de Rohan, où étant allé, il le trouva qui témoignait toujours grande aversion pour le service du Roi... "Guiche dut visiter plus d'une fois van den Enden, " Conseiller et Médecin du Roi très chrétien ", dont l'hôtel des Muses" devint une espèce d'académie publique ", que fréquentèrent Antoine Arnauld et Leibniz. Arrivé à Paris autour du 24 mars 1672, Leibniz s'était empressé de rencontrer l'auteur de la Fréquente Communion qu'il alla voir souvent à Chantilly : il savait que van den Enden " s'était insinué auprès " de lui.

L'hôtel des Muses accueillait donc des philosophes, des théologiens comme le pasteur Claude, auteur de la Défense de la Réformation (1673), des savants et des libertins, " preuve qu'il existait alors à Paris une première forme de république des lettres ". Le comte de Guiche fréquantait aussi les salons mondains de la duchesse de Brissac, sa "chimène", et de Mme de Longueville. Mme de Sévigné le rencontre plus d'une fois chez M. de la Rochefoucault à St-Germain où Corneille lit ses comédies et assiste avec lui, le 14 janvier 1672 à l'Hôtel de Guénégaud, à une représentation de Bajazet, nous le décrivant " ceinturé comme son esprit ". Louis XIV a déclaré la guerre aux Provinces-Unies le 6 avril, " mais quelle guerre ! la plus cruelle, la plus périlleuse " síécrie Mme de Sévigné. Guiche éblouit l'auditoire de Madame de Verneuille, dont il est le gendre, en donnant un commantaire militaire, carte à l'appui, des fortifications néerlandaises sur l'Yssel : cela se passait à l'hôtel de Sully, rue Saint-Antoine, non loin de l'hôtel des Muses. Il est possible que van den Enden ait été introduit par Guiche dans les salon de la duchesse de Bouillon, de Madame de La Sablière ou de Madame de La Fayette où se rencontraient des esprits peu conformistes, écrivains, artistes, esprits forts de l'aristocratie, philosophes gassendistes et cartésiens débattant la question des animaus-machine, etc. Gageons que nous trouverons un jour un écho de leurs débats dans ces hauts lieux du libertinage frondeur, l'Hôtel de Condé, ceux de Soisson, d'Olonne et de Vendôme où le chevalier de Rohan, Mr. le Duc, fils de Condé, Mr de Louvigny, frère du comte de Guiche, et tant d'autres daubent vertement "ce fanfaron" le Roi-Soleil. Clio devait rapidement accélerer sa dramaturgie : le héros du passage du Rhin (12 juin 1673), le comte de Guiche, mourait d'une fièvre à Kreuznach, au Palatinat, le 29 Septembre ; van den Enden, impliqué dans la conspiration républicaine de Rohan en Normandie, révélait, avant son exécution (27 novembre 1674), que "M. le Duc estoit le plus mécontant qu'il y eut en France", et que Louvigny s'était engagé à suivre Rohan. N'avons-nous pas établi qu'il existait alors en Europe une internationale libertine qui pensait la politique.